Édito n° 10 – Internet gratuit : la fin d’une époque ?

Ces derniers mois, on assiste à une campagne de plus en plus marquée des sites d’info numérique pour contraindre les internautes à choisir entre publicité ou abonnement payant. L’incitation à désactiver notre bloqueur de publicité pour le site visité est parfois très « véhémente ». Et de plus en plus de sites brandissent la menace de n’être pleinement accessible qu’aux abonnés.

C’est déjà le modèle de nombreux quotidiens ou hebdomadaires en ligne, et certains s’en portent bien, comme Médiapart. Mais on ne peut pas dire que la presse papier vive bien en général de son extension internet ; c’est plutôt un moyen d’éviter un déclin dangereux du lectorat, et les résultats n’ont pas été très probants jusqu’ici.

Les sites high-tech, comme les médias traditionnels, souffrent de difficultés à équilibrer leurs comptes, en raison de la baisse tendancielle des recettes publicitaires. C’est qu’il y a la crise économique, qui rétrécit le « gâteau », alors qu’il y a de plus en plus d’acteurs qui veulent en vivre. Mais pour en vivre, il faut soutenir la concurrence, donc s’étoffer et se rendre plus attractif. Donc récolter plus de recettes publicitaires.
Sauf que la pub paye moins, ou que pour qu’elle paye autant, il faut la rendre tellement envahissante et insupportable pour le lecteur qu’il s’efforce d’y échapper par tous les moyens.

Sur certains sites qui m’intéressent, j’ai accepté de désactiver mon adblocker… puis je l’ai remis précipitamment, parce que c’est (pour moi) insoutenable : je ne parviens pas à me concentrer sur le texte, quand j’arrive tout simplement à le lire à cause des popups qui le cachent. J’ai carrément abandonné certains sites, et pour d’autres je les fréquente moins malgré mon adblocker, parce que leur contenu finit par se dégrader, que je me demande dans quelle mesure leurs articles ne sont pas des publi-reportages, et que je n’aime pas plus refuser leur sollicitations que celle du SDF qui me demande des sous dans la rue.

L’abonnement Premium ? J’y souscris pour PC-INpact, par exemple. Mais je visite presque tous les jours entre 10 et 20 sites d’info high-tech : Je ne vais évidemment pas m’y abonner ! Alors s’ils deviennent en partie payants, je ferai comme pour Le Monde en ligne : je n’accéderai qu’à la partie gratuite. Et s’ils deviennent complètement payants, je ferai comme pour Médiapart : je m’en passerai !

Le problème, c’est qu’il est peu probable que la plupart de ces sites puissent recueillir un nombre suffisant d’abonnés pour vivre. Même PC-Inpact, qui seul a eu l’honnêteté d’exposer en détails sa situation, a peu de chance d’y arriver, malheureusement car c’est mon préféré : ils indiquent qu’il leur faudrait 30 000 abonnés pour vivre correctement sans recourir à la pub. Ben oui, mais ils ne sont pas encore à 3000 !
Plus il y a de sites à passer au premium (et la liste s’allonge dernièrement), moins il y a de chances d’attirer un lectorat suffisant. Alors la pub à donf ? Les gens se protègeront de plus en plus : il suffit de voir la progression constante d’Adblock+ pour se rendre à l’évidence.

Adblock-stoppub1

Interdire les adblockers ? faut pas rêver, messieurs les gaveurs d’oie ! D’ailleurs, moi, en fait, je dis ci-dessus que j’utilise Adblock+. C’est vrai, je l’ai. Mais même quand je le désactive, je n’ai plus de pub ! Il faut dire que j’utilise un tel arsenal de moyens pour me protéger non seulement de la pub directe, mais de tous les dispositifs de pistage, de ciblage, de profilage … que j’échappe un max à la curiosité de tous ceux qui nous aiment tant.
J’écris un article pour lister et décrire les outils pour se protéger des investigations dont nous sommes en permanence l’objet en surfant innocemment sur internet. Il paraîtra dans quelques jours.

Développer d’autres méthodes de pub ? Ça vient, et ça m’inquiète beaucoup. Car la tendance est, puisque celle qui existe devient trop indigeste, de la rendre invisible à un regard non averti. Le problème pour le lecteur, c’est que cela va réduire la frontière -pour ne pas dire la supprimer – entre information et publicité : c’est le cas des « native ads ».
Sans parler de considération éthiques, concernant les dommages pour l’objectivité et la vérité, et pour la capacité de chacun à se forger des idées et des opinions non manipulées, il se passera avec les sites qui se feront repérer la même chose que pour la presse de propagande. C’est jouer avec le feu, car si le lecteur repère le dispositif, c’est la crédibilité du site qui s’effondre.

Tout cela me rend pessimiste pour les sites qui ont fleuri à la belle époque du tout gratuit grâce à la pub. Oui, PC-Inpact a raison, c’est la fin d’une époque.