Édito n° 09 – Merci Free !

Un instant, au moment où j’ai lu l’annonce de l’action d’adblocking de Free, j’ai eu la fugace idée que Xavier Niel avait pris Richard Stallman comme gourou, mais non, c’est seulement un coup de semonce pour essayer de contraindre l’un de ces géants américains de l’internet à ne plus se contenter de ramasser toutes les recettes en laissant aux autres le soin de régler les dépenses. Ça va peut être faire progresser la volonté politique de mettre en place des moyens pour les empêcher de continuer à appauvrir notre pays en profitant d’une des insuffisances de la législation dans le domaine du numérique ? Une réponse peut-être au patron de Google qui se disait récemment très fier de ses méthodes d’« optimisation fiscale » ? Alors merci Free !

Dommage que FREE ne soit pas devenu le fer de lance de la FREE Software Foundation, mais merci quand même, à travers le ramdam provoqué par cette mesure, d’aider l’internaute lambda à mieux saisir la différence entre gratuit et libre. La différence est en effet essentielle : quand c’est libre, on vous donne le produit ou/et le service ; quand c’est gratuit, on vous prend, vous, en tant que produit. Si vous allez sur le site Linux.fr, framasoft.net ou SPIP.net (dont je me sers pour éditer mon site), que FREE bloque les publicités ou non, ça ne change rien, parce qu’il n’y en a pas. C’est pour ça aussi que je reste fidèle à Firefox, non pas parce que c’est gratuit, mais parce que c’est libre, et que moi, par la même occasion, je ne me transforme pas en simple parcelle de cerveau disponible…

D’accord, je n’avais pas besoin de ton action pour me débarrasser personnellement de la pub dans ma navigation sur internet : ça fait des plombes que j’utilise Adblock+, et pour faire bonne mesure, j’y ajoute Ghostery, No Script et Flashblock. Mais c’est pour le principe, hein ! Même si, c’est sûr, il vaut mieux que ça ne soit pas un filtre imposé, et que chacun puisse décider librement de l’activer ou non. De ce point de vue, les addons que j’ai cités sont meilleurs : il est très facile d’activer ou de désactiver au coup par coup, au gré des sites qu’on visite. Mais merci quand même, ça va probablement donner des idées à tous ceux qui ne savaient pas qu’ils pouvaient faire cela.

Merci Free d’avoir lancé cette controverse, en provoquant la colère, bien compréhensible d’ailleurs, de tous les sites qui ne peuvent vivre que grâce aux recettes publicitaires. La violence de réaction de certains montre à quel point ils se sentent piégés par les régies. Certains sites arrivent heureusement à limiter la pub pour ne pas indisposer le visiteur, mais d’autres doivent manifestement ne plus être en mesure de résister aux exigences toujours plus lourdes de leur régie. Car quelle équipe de rédaction ne se rendrait pas compte qu’elle dépasse les bornes de l’acceptable ? Proposer en échange un abonnement premium ? Non, ça ne peut pas suffire à équilibrer les comptes, car combien y souscriront ? Il faudra donc continuer – en plus – à se soumettre aux exigences des annonceurs, au détriment du contenu. Il m’arrive plus d’une fois, en consultant un article sur un sujet sur lequel je travaille, de me demander si l’indulgence du testeur, la fréquence de la référence à une marque, l’enthousiasme envers un produit est un avis sincère, et plus d’une fois, je ferme rageusement un article que j’avais commencé à lire avec intérêt parce que je me rends compte qu’il ne s’agit que d’un publi-reportage. Certes, la plupart des sites high-tech que je fréquente assidument n’en sont pas là, pas encore là : merci Free de les avoir alerté.
La solution ?! demandent frénétiquement à chaque fois les défenseurs de la publicité sur les sites : n’en ayant pas besoin pour mon site, je n’en ai pas cherché. Mais je sais que s’il existait des solutions faciles, tout le monde serait entrepreneur et roulerait en Cadillac ! Dans la vie numérique comme ailleurs, et depuis toujours, il y en a qui trouvent des solutions pour réussir, et les autres qui ferment boutique. D’ailleurs, il n’y a probablement pas UNE solution, mais un panel de solutions qui ensemble, peuvent contribuer au succès. Merci à Timo pour ton article sur Le hollandais volant et ta manière de diriger le forum sur le sujet, qui donne des pistes.

Évidemment, reste la question cruciale de la neutralité du Net. Là clairement, je ne peux pas approuver une action qui la mettrait en cause, moi qui verse régulièrement mon obole à La Quadrature du Net et à d’autres organismes pour qu’ils nous défendent, car c’est pour moi un enjeu démocratique majeur. Alors quand je vois tous ces organismes qui tout à coup s’enflamment publiquement au nom de ce principe (voir PC-INpact ou 01net qui en ont fait le recensement ces derniers jours !), j’en suis ravi, même si ça fait tout drôle au libertaire dans l’âme que je suis de me retrouver dans le camp des libéraux dans le portefeuille qu’ils sont. Alors je dis encore une fois «Merci Free», d’avoir poussé tout ce beau monde à réclamer si fort au gouvernement des mesures radicales et rapides dans ce domaine. D’autant plus que, comme le dit Benjamin Bayart, on ne pouvait pas vraiment parler d’atteinte à la neutralité du Net. Avec de tels champions, ACTA et son succédané euro-canadien ne sont pas prêt de nous régenter, hein ?!