Colony arrive avec une promesse rare dans un genre que l’on croyait rincé jusqu’à l’os : faire courir les zombies, oui, mais aussi les idées. Yeon Sang-ho, cinéaste sud-coréen qui a déjà marqué durablement l’imaginaire contemporain avec Dernier train pour Busan puis Peninsula, revient au film d’infectés en déplaçant le terrain de jeu. Ici, plus de train lancé à toute vitesse ni de territoire post-apocalyptique ouvert : l’action se referme dans un gratte-ciel du centre de Séoul, tour saturée de bureaux, de boutiques, de flux financiers et de promesses de réussite.
Présenté en Séance de minuit au Festival de Cannes 2026, le film s’amuse avec les codes attendus — morsures, panique, hémoglobine, barricades improvisées — mais les plie vers une satire d’une étonnante netteté. La contamination n’est pas seulement biologique. Elle circule comme une information, une consigne, une logique d’entreprise devenue monstrueuse. Dans cet immeuble verrouillé, les survivants ne luttent pas uniquement contre des corps qui rampent, mutent et apprennent. Ils affrontent aussi les réflexes d’un monde où tout se négocie, même la peur, même la solidarité, même la valeur d’une vie.
Avec Colony, Yeon Sang-ho transforme le film de zombies coréen en satire sociale mordante
Yeon Sang-ho occupe une place singulière dans le cinéma sud-coréen récent. Avant d’être identifié par le grand public comme l’auteur de Dernier train pour Busan, il s’est imposé dans l’animation avec un goût très sûr pour les sociétés en crise, les institutions brutales et les personnages coincés entre instinct de survie et faillite morale. Cette trajectoire compte, car elle explique en grande partie la force de Colony : le réalisateur ne filme jamais les monstres comme de simples attractions de fête foraine. Il les observe comme les symptômes visibles d’un système déjà malade.
Depuis George A. Romero, le zombie a toujours été une créature politique. Il a représenté le consommateur hypnotisé, le voisin contaminé par la peur, la masse anonyme qui dévore ce qu’elle ne comprend plus. Yeon Sang-ho connaît cet héritage et ne cherche pas à l’effacer. Sa méthode consiste plutôt à le comprimer dans un dispositif contemporain : une tour ultramoderne, verticale, brillante, pensée comme un condensé de réussite capitaliste. Les étages ne sont pas seulement des lieux d’action. Ils deviennent des strates sociales, des zones de privilège, des espaces où la hiérarchie se lit dans les ascenseurs bloqués, les badges d’accès, les bureaux panoramiques et les couloirs de service.
Le film s’ouvre sur une contamination dont l’origine est rapidement identifiée, choix assez audacieux dans un genre qui a longtemps préféré le mystère. Cette décision change immédiatement la dynamique. La question n’est plus seulement : d’où vient l’horreur ? Elle devient : qui a intérêt à la laisser prospérer ? En donnant tôt au spectateur une partie du mécanisme, Yeon Sang-ho déplace la tension vers les responsabilités humaines. La catastrophe ne tombe pas du ciel. Elle naît d’un environnement de recherche, de domination, de compétition et d’aveuglement moral.
Cette façon d’exposer l’origine du mal ne réduit pourtant pas l’effroi. Au contraire, elle le rend plus concret. La peur ne vient pas d’un virus abstrait, mais d’une logique très reconnaissable : celle d’un progrès vendu comme nécessaire, d’expériences justifiées au nom de l’efficacité, d’un discours scientifique contaminé par l’ambition personnelle. Le savant placé au cœur de cette intrigue n’a rien du génie tragique romantique. Il apparaît plutôt comme le produit terminal d’un monde où la performance a remplacé la conscience.
Cette dimension critique ne transforme pas Colony en dissertation pesante. Yeon Sang-ho garde son sens du mouvement, sa capacité à déclencher une course-poursuite au moment exact où une idée pourrait devenir trop explicite. Les corps chutent, les portes se referment, les ascenseurs deviennent des pièges, les vitrines éclatent dans un chaos presque chorégraphié. Le plaisir de genre reste entier, mais il porte une acidité supplémentaire : chaque scène de fuite ressemble à une traversée de ce que la modernité urbaine promettait de plus confortable.
C’est là que le film frappe juste. Colony ne se contente pas de repeindre un récit de survie avec quelques slogans anticapitalistes. Il installe une contradiction permanente entre le décor et ce qu’il révèle. La tour, censée protéger, enferme. La technologie, censée organiser, désoriente. Les humains, censés rester rationnels, se montrent parfois plus violents que les créatures qui les traquent. Le zombie devient alors moins l’ennemi absolu que le miroir déformant d’une société qui se croyait déjà immunisée contre sa propre brutalité.

Une tour à Séoul comme laboratoire du capitalisme en crise dans Colony
Le choix du gratte-ciel est l’une des plus belles intuitions de Colony. Le cinéma d’infectés aime souvent les espaces de transit ou d’isolement : un centre commercial, une route, un train, un bunker, une banlieue désertée. Ici, l’immeuble concentre plusieurs mondes en un seul. Il y a les bureaux où les décisions se prennent loin du sol, les commerces où l’abondance devient décor de panique, les zones techniques que personne ne regarde avant qu’elles ne deviennent indispensables. Le bâtiment fonctionne comme une coupe anatomique de la ville contemporaine.
À mesure que la contamination progresse, la verticalité devient un piège social. Monter ne signifie pas seulement chercher une issue. Cela revient à traverser des niveaux de privilèges, des filtres de sécurité et des espaces conçus pour séparer les corps. Le film saisit très bien cette ironie : dans un lieu bâti pour fluidifier la consommation et accélérer le travail, chaque porte verrouillée, chaque escalier obstrué, chaque badge inutile révèle la fragilité du système. Le confort architectural se retourne contre ceux qu’il devait servir.
Cette satire se joue aussi dans les comportements. Le petit groupe de survivants ne forme jamais une communauté pure, héroïque, spontanément solidaire. Il ressemble plutôt à une micro-société nerveuse, traversée par la méfiance, les calculs et les ambitions minuscules. Un cadre tente de préserver son autorité alors que son statut ne protège plus personne. Des employés subalternes connaissent mieux les passages secrets que les décideurs censés contrôler les lieux. Une scientifique aventureuse, plus lucide que les représentants officiels, comprend que la survie dépend moins du rang que de l’intelligence collective.
Cette héroïne apporte au film une énergie bienvenue. Yeon Sang-ho ne la présente pas comme une icône abstraite, mais comme un personnage en mouvement, capable de réfléchir vite, d’improviser, d’assumer l’erreur et de relancer le groupe quand les autres s’enferment dans la peur. Son parcours donne à Colony une perspective moins attendue : l’avenir ne se construit pas autour du chef le plus bruyant, mais autour de celle qui observe, relie les indices et comprend les comportements des infectés avant les autres.
Le capitalisme visé par le film n’est donc pas seulement économique. Il est comportemental. Il apparaît dans la manière dont les personnages évaluent l’utilité des autres, marchandent leur aide ou transforment chaque crise en occasion de sauver leur position. Une scène dans une galerie commerciale, où des survivants se disputent l’accès à des réserves pendant que des infectés approchent par les vitrines, résume cette cruauté avec une efficacité presque burlesque. Même encerclés par la mort, certains continuent de penser en propriétaires.
Le décor visuel appuie cette lecture sans l’écraser. Les kilomètres de boutiques et de bureaux donnent au film une matière ironique : mannequins de luxe renversés, écrans publicitaires qui continuent de diffuser des promesses de bonheur, plantes d’accueil éclaboussées de sang, salles de réunion transformées en infirmeries précaires. L’image compose un musée de la réussite abîmée. Le gore, généreux, n’est pas seulement un effet choc. Il vient salir les surfaces lisses d’un monde qui avait soigneusement masqué son coût humain.
Dans cette perspective, le confinement de l’immeuble n’a rien d’un simple ressort dramatique. Il donne au récit une dimension presque expérimentale : que reste-t-il de l’ordre social quand les signes extérieurs de pouvoir ne fonctionnent plus ? Qui sait agir quand les protocoles s’effondrent ? Le film répond sans angélisme. Les plus vulnérables ne deviennent pas automatiquement vertueux, les puissants ne sont pas tous stupides, mais chacun est ramené à ce qu’il fait réellement lorsque la façade tombe.
Cette finesse empêche Colony de sombrer dans la caricature. La charge est claire, parfois féroce, mais elle laisse vivre les contradictions. Yeon Sang-ho comprend qu’une bonne satire ne consiste pas à désigner un coupable unique. Elle doit montrer un réseau de complicités, de lâchetés et d’habitudes. La tour devient ainsi un organisme social malade avant même que les zombies n’y propagent leur étrange intelligence collective.
Des zombies intelligents et organiques : la grande mutation de Colony
La nouveauté la plus stimulante de Colony tient à la nature même de ses créatures. Au départ, les infectés rampent, grognent, se déplacent comme des bêtes désarticulées. Le spectateur croit reconnaître une grammaire familière : corps tordus, appétit incontrôlable, perte de langage. Puis le film introduit une évolution progressive. Ces êtres, pourtant vidés de leur conscience ordinaire, semblent communiquer entre eux, transmettre des informations, modifier leurs trajectoires, élaborer une forme de stratégie commune.
Cette idée donne au récit une tension différente. Dans un film de zombies classique, la horde fait peur par son nombre, sa faim, son insensibilité. Ici, elle inquiète aussi par sa capacité à apprendre. L’ennemi ne répète pas toujours le même mouvement. Il observe, s’adapte, contourne. Une fuite qui fonctionnait dix minutes plus tôt devient soudain impossible, car les créatures ont intégré l’échec précédent. Le suspense gagne en mobilité. Les survivants ne combattent plus une masse aveugle, mais un organisme collectif en formation.
Le scénario évoque explicitement les blobs, ces organismes fascinants qui défient les catégories habituelles du vivant. La comparaison n’est pas décorative. Elle permet de penser les infectés comme un réseau plutôt que comme une addition d’individus. Un mucus répugnant, filandreux, sert de support à la circulation des signaux. La matière organique devient infrastructure. Là où la tour capitaliste reposait sur la fibre optique, les ascenseurs intelligents et les systèmes de surveillance, la colonie contaminée invente son propre réseau, humide, viscéral, obscène.
Ce contraste visuel est l’un des plaisirs du film. Yeon Sang-ho oppose la froideur des surfaces vitrées à la prolifération d’une substance presque primitive. Plus le bâtiment tente de rester propre, plus le vivant incontrôlable le recouvre. L’horreur corporelle prend alors une dimension politique : ce qui avait été refoulé revient par les murs, les plafonds, les conduits d’aération. La tour ne domine plus le vivant. Elle est envahie, digérée, reconfigurée.
À la tête de cette mutation se trouve une figure de créateur, porteur d’un antidote et désireux d’orienter les êtres infestés. Le personnage pourrait être grotesque dans un autre film. Yeon Sang-ho le rend inquiétant en lui donnant une logique froide. Il ne veut pas simplement détruire l’ancien monde. Il prétend fabriquer une humanité plus soudée, moins individualiste, débarrassée de ses déchets moraux. Ce fantasme de régénération par la catastrophe donne à Colony sa noirceur la plus intéressante.
Car les infectés ne sont pas seulement des prédateurs. Le film leur accorde parfois une émotion fugace, un éclat dans le regard, une hésitation qui trouble la lecture. Ils deviennent les agents d’une revanche sociale impossible à célébrer pleinement. Sont-ils des monstres ou les produits d’un monde qui a rendu monstrueuse toute tentative de communauté ? La question donne au spectacle une épaisseur inattendue. Les voir s’organiser comme une colonie revient à observer la naissance d’un contre-modèle terrifiant.
La métaphore fonctionne parce qu’elle reste incarnée. Le film ne s’arrête pas pour expliquer longuement son discours. Il le fait passer par des gestes, des trajectoires, des attaques coordonnées. Quand plusieurs infectés changent soudain de cible après avoir reçu un signal invisible, la scène raconte en quelques secondes ce que de longues tirades auraient alourdi. Le cinéma de Yeon Sang-ho demeure un cinéma d’action : il pense avec le montage, la vitesse, le choc des corps.
Cette approche distingue fortement Colony des productions plus routinières du genre. La créature zombie y retrouve une plasticité. Elle n’est plus seulement un cadavre affamé, mais une hypothèse biologique et sociale. En cela, le film dialogue avec les inquiétudes contemporaines autour des réseaux, de l’intelligence distribuée, de la contagion informationnelle et des foules pilotées par des signaux invisibles. Que reste-t-il de l’individu quand un flux décide pour lui ? Le zombie, chez Yeon Sang-ho, n’est plus seulement mort-vivant. Il devient un corps connecté.

Humour noir, suspense et hémoglobine : pourquoi Colony reste un divertissement redoutablement efficace
La réussite de Colony tient à son équilibre. Le film aurait pu se perdre dans son concept, multiplier les explications scientifiques ou transformer sa satire en démonstration pesante. Il évite ces pièges grâce à un rythme très soutenu et à une confiance évidente dans les outils du cinéma populaire. Les scènes d’action surgissent avec une énergie directe. Les dialogues respirent entre deux assauts. L’humour n’annule jamais la peur, il la rend plus humaine.
Yeon Sang-ho sait que les spectateurs viennent aussi pour être secoués. Le film assume donc le gore, les attaques brutales, les morts rapides et parfois injustes. Cette générosité n’a rien de mécanique. Les séquences sont pensées comme des variations autour du décor : un escalator qui devient tapis de massacre, une salle de sport d’entreprise transformée en cage de survie, une cafétéria où les plateaux-repas glissent sur le sol pendant que les contaminés surgissent sous les tables. Chaque espace révèle une possibilité de mise en scène.
Le montage joue un rôle essentiel. Les coupes accélèrent sans rendre l’action illisible. Le cadrage garde souvent un point d’ancrage clair, ce qui permet de suivre les déplacements même dans la confusion. Cette précision rappelle ce que Dernier train pour Busan avait su faire avec les wagons : transformer une contrainte spatiale en moteur d’invention. Dans Colony, la tour offre davantage de verticalité, de bifurcations, de ruptures de niveaux. Le cinéaste en tire une tension physique constante.
L’humour, lui, naît rarement de blagues appuyées. Il apparaît dans l’absurdité des réflexes sociaux. Un personnage continue de parler de procédures internes alors que le plafond menace de s’effondrer. Un autre s’accroche à une mallette dont le contenu a perdu toute valeur dans le chaos. Ces détails font mouche parce qu’ils ne cassent pas le suspense. Ils rappellent que les humains emportent leurs habitudes jusque dans l’impensable.
Le film trouve aussi une force dans ses personnages attachants. Tous ne sont pas dessinés avec la même finesse, mais le groupe principal possède assez de relief pour que l’on s’inquiète réellement de son sort. La scientifique héroïque, notamment, évite le cliché de l’experte froide. Elle doute, se trompe, improvise, mais conserve une curiosité vitale. Sa relation avec les autres survivants donne au récit un cœur émotionnel, même lorsque le film privilégie l’action.
Cette attention aux figures humaines distingue les meilleurs récits d’horreur des simples machines à sursauts. La peur fonctionne mieux quand elle menace quelque chose de précis : un lien fragile, une promesse, une dette morale. Yeon Sang-ho le sait. Il insère dans la course à la survie des instants brefs où les personnages se révèlent par un choix : retenir une porte quelques secondes de plus, cacher une morsure, abandonner un inconnu, revenir contre toute logique. Dans ces gestes, le film retrouve une forme de mélodrame sec, sans pathos excessif.
L’aspect scientifique du scénario aurait pu ralentir l’ensemble. Il intervient plutôt comme une série de paliers. Chaque explication ouvre une menace nouvelle : les infectés communiquent, puis anticipent, puis répondent à une autorité centrale. L’information relance l’action au lieu de l’immobiliser. Cette gestion du récit témoigne d’une solide intelligence de genre. Le spectateur comprend assez pour craindre ce qui vient, jamais trop pour se sentir en avance sur le film.
Cette manière de tenir ensemble divertissement et réflexion rapproche Colony d’un cinéma d’horreur contemporain qui ne renonce ni au plaisir ni à la lecture sociale. À ce titre, les amateurs de récits nerveux et conceptuels pourront prolonger la réflexion avec cette critique d’Obsession de Curry Barker, autre exemple d’un fantastique récent qui utilise l’angoisse pour regarder les désordres intimes et collectifs. La comparaison rappelle une chose : le genre horrifique se porte mieux quand il accepte de penser sans oublier de divertir.
Colony séduit précisément parce qu’il ne demande pas au spectateur de choisir entre le frisson et l’idée. Il offre les deux dans le même mouvement, avec quelques excès, parfois une démonstration un peu voyante, mais une vitalité qui emporte l’adhésion. Le film avance comme ses créatures : par connexions rapides, mutations soudaines et attaques coordonnées.

Colony à Cannes 2026 : un film de zombies qui confirme la vitalité du cinéma coréen
La présence de Colony en Séance de minuit à Cannes dit quelque chose de l’évolution du regard porté sur les films de genre. Longtemps considérés comme des plaisirs périphériques, les récits d’horreur, de monstres ou de science-fiction occupent désormais une place plus visible dans les grands festivals lorsqu’ils proposent une vision. Le film de Yeon Sang-ho s’inscrit dans cette dynamique. Il ne cherche pas à se déguiser en œuvre respectable. Il arrive couvert de sang, de cris, de mutations organiques, et revendique pourtant une intelligence politique.
Ce positionnement lui donne une fraîcheur particulière dans le paysage actuel. Après des années de franchises parfois figées, le zombie avait besoin d’un déplacement. Colony ne prétend pas abolir les codes, mais il en modifie l’axe. La contamination n’est plus seulement l’événement qui détruit le monde ; elle devient une force concurrente, presque une organisation alternative. La notion même de colonie, placée au cœur du film, permet d’interroger le groupe, la dépendance, la coopération forcée et le rêve autoritaire d’une société parfaitement soudée.
La réception critique autour du film souligne surtout cette capacité à renouveler une formule très codifiée. Certains pourront reprocher à Yeon Sang-ho un goût pour l’excès, une tendance à pousser les situations jusqu’au spectaculaire le plus appuyé. Ce reproche n’est pas infondé. Le cinéaste préfère souvent la charge frontale à la suggestion. Mais cette énergie fait aussi partie de son cinéma. Chez lui, l’émotion et la critique passent rarement par la retenue. Elles surgissent dans la vitesse, le débordement, la collision entre le grotesque et le tragique.
Le film rappelle ainsi pourquoi le cinéma coréen continue d’impressionner par sa fécondité. Il possède une capacité rare à mélanger les tonalités sans demander la permission : thriller social, farce politique, mélodrame familial, horreur organique, action pure. Cette liberté n’est pas un simple effet de mode. Elle s’enracine dans une industrie qui a appris à faire dialoguer efficacité populaire et regard acéré sur les tensions contemporaines. Colony prolonge cette tradition en la branchant sur les angoisses urbaines et économiques du moment.
Ce qui frappe également, c’est la manière dont le film parle à un public large sans simplifier son propos. Les grands adolescents peuvent y voir un survival spectaculaire, rempli de poursuites et de séquences chocs. Les spectateurs plus familiers du cinéma politique y liront une fable sur les violences de classe, les fantasmes de contrôle et la déshumanisation des espaces productifs. Cette double lisibilité constitue l’une des forces du projet. Un bon film de genre n’a pas besoin d’expliquer toutes ses couches pour les faire sentir.
La comparaison avec Romero demeure inévitable, mais elle ne doit pas écraser la singularité de Yeon Sang-ho. Romero filmait notamment l’Amérique de la consommation, du racisme, de la militarisation et de la panique médiatique. Yeon Sang-ho, lui, observe une société hyperconnectée, verticale, obsédée par l’optimisation et l’innovation. Le centre commercial romerien devient ici une tour mixte où l’on travaille, consomme, circule et se surveille. La satire change d’époque, donc de texture.
Dans ce nouvel environnement, la barbarie n’arrive pas de l’extérieur. Elle était déjà logée dans les circuits internes. Les infectés ne font qu’accélérer la révélation. C’est pourquoi Colony paraît si contemporain : il ne raconte pas seulement l’effondrement d’un immeuble, mais celui d’un imaginaire de la réussite. La tour promettait l’ascension ; elle organise finalement la chute.
Pour qui suit l’actualité du cinéma de genre, le film s’inscrit dans une conversation plus vaste sur la manière dont l’horreur réinvestit les espaces du quotidien. Maison connectée, open space, laboratoire privé, résidence sécurisée : les lieux supposés rassurants deviennent des pièges. Une perspective que l’on retrouve aussi dans l’analyse d’un cauchemar domestique récent, où l’intime se fissure sous la pression d’une menace apparemment irrationnelle. Colony, de son côté, agrandit l’échelle jusqu’à faire d’un immeuble entier un corps contaminé.
Yeon Sang-ho renouvelle la métaphore zombie sans abandonner le plaisir du grand spectacle
La plus grande qualité de Colony tient peut-être à sa capacité à rester généreux tout en étant plus malin qu’il n’en a l’air. Le film parle de capitalisme, de domination scientifique, de réseaux, de classes sociales, mais il ne transforme jamais ces thèmes en slogans plaqués. Yeon Sang-ho préfère les faire circuler à travers les images. Un badge qui ne fonctionne plus, une boutique de luxe devenue refuge, un dirigeant incapable d’écouter une technicienne, un infecté qui semble reconnaître une cible : autant de détails qui construisent la satire sans interrompre la narration.
Le terme de colonie est particulièrement riche. Il désigne à la fois un groupe organisé, une implantation, une expansion, parfois une domination. Le film joue sur toutes ces strates. Les zombies forment une colonie biologique, mais la tour elle-même était déjà une colonie capitaliste : un territoire vertical où les règles de productivité, de consommation et de hiérarchie s’imposaient aux corps. La contamination ne fait donc pas entrer un ordre étranger dans un espace neutre. Elle remplace une forme de colonisation par une autre, plus visible, plus répugnante, mais pas forcément moins logique.
Cette ambiguïté donne au film son mordant. Les infectés peuvent apparaître comme une force de destruction, mais aussi comme une communauté monstrueuse qui révèle l’échec de la société humaine à faire groupe autrement que par intérêt. À plusieurs reprises, le petit collectif de survivants se défait pour des raisons dérisoires : jalousie, peur du déclassement, désir de garder une information pour soi. Face à eux, les créatures communiquent mieux, se coordonnent plus vite, poursuivent un but commun. Le renversement est cruel, presque drôle : les morts-vivants semblent parfois avoir compris la coopération avant les vivants.
Le film n’idéalise pourtant jamais cette colonie organique. Elle reste violente, absorbante, dangereuse. Yeon Sang-ho évite ainsi le piège d’une fable simpliste où les monstres seraient les vrais révolutionnaires et les humains les seuls parasites. La force de Colony vient de ce trouble moral. Toute tentative de refaire société peut devenir totalitaire si elle nie l’individu. Toute défense de l’individu peut devenir cynique si elle refuse la solidarité. Entre ces deux gouffres, les personnages cherchent une issue fragile.
La mise en scène accompagne ce dilemme. Les plans de groupe sont souvent instables, traversés par des lignes de fuite, des vitres, des cloisons. Les corps humains paraissent séparés même lorsqu’ils sont proches. À l’inverse, les contaminés forment des masses plus fluides, reliées par cette matière organique qui dégoûte autant qu’elle fascine. L’image ne cesse d’opposer fragmentation sociale et unité monstrueuse. Cette opposition donne à l’action une signification supplémentaire sans jamais priver les scènes de leur efficacité immédiate.
La question féminine, discrète mais réelle, mérite aussi d’être soulignée. En confiant une partie de l’élan du film à une scientifique inventive, Yeon Sang-ho déplace les réflexes du survival. La survie ne dépend pas seulement de la force physique ou du sacrifice viril. Elle passe par l’observation, la rapidité d’analyse, la capacité à reformuler un problème quand les anciennes solutions échouent. Dans un univers où les figures d’autorité masculines sont souvent enfermées dans le contrôle ou l’orgueil, cette intelligence mobile devient une forme de résistance.
Le plaisir du grand spectacle demeure intact. Les décors soignés, le montage nerveux, la qualité du cadrage et l’usage très expressif des espaces intérieurs donnent au film une ampleur supérieure à celle d’un simple exercice horrifique. Les séquences les plus impressionnantes ne cherchent pas seulement le choc. Elles composent une géographie du danger. Le spectateur comprend où se trouvent les personnages, ce qu’ils risquent, pourquoi un couloir, une passerelle ou une porte automatique peuvent devenir décisifs.
Quelques scories subsistent, notamment lorsque certaines explications scientifiques flirtent avec le trop-plein ou lorsque le méchant principal appuie un peu fortement son programme idéologique. Mais ces réserves pèsent peu face à la vitalité de l’ensemble. Colony avance avec une telle conviction que ses excès deviennent presque organiques. Le film déborde, comme la contamination qu’il met en scène, et c’est aussi ce qui le rend vivant.
Dans un genre saturé de cadavres ambulants, Yeon Sang-ho trouve encore un angle neuf : faire du zombie non plus seulement le symbole d’une société qui consomme, mais celui d’un système qui apprend, se connecte, absorbe et optimise. Le résultat est un film à la fois brutal, drôle, tendu et étonnamment lucide. Colony rappelle qu’un bon monstre ne se contente jamais de faire peur. Il oblige à regarder ce que les humains avaient déjà commencé à devenir.


