Quatre ans après la fin de la série, Peaky Blinders : L’Immortel remet Tommy Shelby au centre du jeu avec un pari délicat : prolonger un mythe télévisuel sans le trahir, puis lui offrir une sortie digne de sa stature. Diffusé sur Netflix dans un contexte où les franchises reviennent sans cesse puiser dans leur propre légende, le film de Steven Knight et Tom Harper choisit une voie plus grave, plus crépusculaire, presque funéraire. Le geste n’a rien d’anodin. Il ne s’agit pas seulement de retrouver un univers adoré, mais de mesurer ce qu’il reste d’un homme qui a déjà tout perdu, tout conquis, tout détruit autour de lui.
Cette critique s’intéresse à ce que le film réussit le mieux : faire de Tommy Shelby un champ de ruines encore debout. Entre retour attendu, faux dernier tour de piste et véritable élégie, L’Immortel avance sur une ligne de crête. Le film retrouve l’allure noire, la classe abîmée, la brutalité stylisée et la musicalité mélancolique qui ont fait la singularité de Peaky Blinders, tout en révélant aussi certaines limites de l’exercice. Car l’œuvre fascine autant qu’elle se laisse parfois enfermer par sa propre iconographie. C’est précisément dans cette tension entre grandeur retrouvée et imperfections visibles que se loge l’intérêt de ce long métrage.
Critique Peaky Blinders : L’Immortel, un prolongement ambitieux pour refermer la saga Tommy Shelby
Avant même de juger le film pour ce qu’il raconte, il faut rappeler ce qu’il représente. Peaky Blinders n’est pas une série parmi d’autres dans le paysage télévisuel britannique et international. Son mélange de chronique criminelle, de tragédie familiale, de stylisation rock et de commentaire politique lui a permis de dépasser le simple statut de succès populaire. Au centre de ce dispositif, une figure a tout aimanté : Tommy Shelby. Plus qu’un chef de gang, plus qu’un stratège, il a toujours été le cœur malade de l’œuvre, celui par qui passent les ambitions, les fautes, les visions et les ruines.
L’Immortel comprend d’emblée que le spectateur n’attend pas un simple appendice. Le film doit être à la fois un retour et un adieu, ce qui constitue sans doute sa meilleure idée dramatique. Revenir pour quoi faire, au fond, lorsque l’essentiel semblait déjà joué ? La réponse proposée n’est pas narrative au sens le plus mécanique. Il ne s’agit pas seulement de relancer un conflit ou d’ajouter un ennemi. Il s’agit de confronter un personnage à sa propre survivance. Tommy est encore là, mais dans quel état, pour quel usage, et avec quelle dette morale ?
Le scénario choisit alors un déplacement temporel bienvenu en installant l’action en pleine Seconde Guerre mondiale. Ce saut offre un avantage décisif : il évite de s’enliser dans les restes les plus usés de la saison 6 et replace la trajectoire du protagoniste dans une perspective plus vaste, plus historique, plus tragique. Le contexte des bombardements, de l’Angleterre assiégée, de la montée des réseaux fascistes et du trouble national donne à l’intrigue une assise autrement plus robuste qu’un simple règlement de comptes entre clans rivaux. Tommy n’est plus seulement hanté par Birmingham ; il redevient une conscience malade face à un pays qui vacille.
Ce choix a une conséquence heureuse. Le film cesse d’être uniquement un exercice de nostalgie pour redevenir un récit sur la guerre qui ne finit jamais. Chez Tommy Shelby, la paix n’a toujours été qu’une fiction administrative. Le passé militaire, les tunnels, la boue, les explosions intérieures ne l’ont jamais quitté. En le replongeant dans une Angleterre menacée, L’Immortel réactive ce que la série a souvent fait de plus fort : montrer comment un homme peut sortir du front sans jamais vraiment revenir du combat. La phrase qui résume le mieux le film tient dans cette idée terrible : la guerre est finie depuis longtemps, mais elle continue à vivre dans les corps.
Pour autant, le film n’échappe pas à certaines maladresses. Quelques articulations scénaristiques paraissent plus fonctionnelles qu’organiques, notamment lorsqu’il s’agit de justifier le retour en action du personnage. L’impression demeure parfois que la mécanique doit forcer un peu le destin pour remettre le béret et le costume sur ses épaules. Ce n’est jamais rédhibitoire, car le magnétisme de l’ensemble compense beaucoup. Mais il faut reconnaître que la nécessité dramatique du film n’est pas toujours aussi irréfutable que sa nécessité symbolique. En d’autres termes, on croit davantage au besoin de revoir Tommy qu’à la perfection de la machine qui le ramène au centre.
Reste que le long métrage possède une vraie conscience de son rang d’épilogue. Il ferme des portes, apaise certaines vibrations, réoriente l’héritage sans surligner son importance à chaque scène. C’est là qu’il se montre plus habile que nombre de conclusions tardives fabriquées pour le streaming. Là où d’autres œuvres multiplient les clins d’œil jusqu’à l’asphyxie, L’Immortel préfère travailler la fatigue, la transmission contrariée et le coût humain de la légende. Pour un film censé prolonger une marque installée, le geste a quelque chose de presque austère. Et c’est une qualité. Cette première force du film est limpide : il traite Tommy Shelby non comme une mascotte à rentabiliser, mais comme une blessure à refermer.

Peaky Blinders : L’Immortel, une ambiance visuelle et sonore qui retrouve la grandeur sombre de la série
Si le film convainc si vite malgré ses raideurs ponctuelles, c’est parce qu’il retrouve une vérité essentielle de Peaky Blinders : cet univers s’éprouve d’abord par les sens. Tom Harper, qui connaît intimement la grammaire visuelle de la série, filme ce retour avec une assurance remarquable. Dès les premières séquences, le regard comprend que L’Immortel n’a pas été pensé comme un épisode allongé, mais comme un objet plus ample, plus pictural, plus solennel. Chaque pièce, chaque couloir, chaque extérieur porte le poids d’un monde qui se désagrège tout en refusant de perdre sa superbe.
Le manoir calciné où Tommy se retire agit presque comme un tombeau habité. Le décor raconte à lui seul l’état du personnage. Les murs blessés, les ombres épaisses, les surfaces usées, la sensation de froid persistant composent une atmosphère de fin de règne. On n’assiste pas seulement à des scènes dans une maison hantée par les souvenirs ; on contemple la matérialisation d’une psyché. C’est là que le film touche juste : la direction artistique ne sert pas à faire joli, elle met en image l’épuisement intérieur.
La photographie mérite, elle aussi, d’être saluée. Les visages sont travaillés comme des paysages. Sur celui de Tommy, les rides, les cernes, les silences, les regards obliques deviennent de véritables événements dramatiques. Cillian Murphy a toujours eu cette photogénie étrange, presque irréelle, faite de dureté et de fragilité. Le film en tire parti avec une intelligence rare. Certaines scènes semblent littéralement construites pour laisser son regard bleu acier absorber le cadre. Ce n’est pas une pose. C’est une manière de rappeler que ce personnage, depuis toujours, pense plus qu’il ne dit, encaisse plus qu’il n’avoue.
La mise en scène n’oublie pas non plus ce qui a fait la sensualité singulière de la série : la collision entre élégance et brutalité. Une marche dans un couloir peut avoir la majesté d’un rituel. Une altercation dans la boue peut soudain salir tout le vernis mythologique. Un costume couvert de terre séchée raconte parfois plus qu’un monologue. Ces détails comptent, car ils empêchent le film de se noyer dans la seule image iconique du gangster impeccable. Tommy reste une silhouette de légende, certes, mais une légende contaminée par la matière, la guerre, la fatigue et la culpabilité.
La bande-son, fidèle à l’ADN de Peaky Blinders, retrouve ce mélange de tension rock et de mélancolie funèbre qui donne au récit sa pulsation si reconnaissable. Là encore, le film marche sur une ligne subtile. Il faut satisfaire les amateurs de l’esthétique musicale de la série sans donner l’impression de rejouer automatiquement les mêmes effets. Dans l’ensemble, l’équilibre tient bon. Les séquences plus contemplatives respirent, les montées de violence sont soutenues par une énergie sonore efficace, et l’ensemble garde cette allure de ballade noire sous amphétamines qui a tant contribué à la renommée de la franchise.
Tout n’est pas irréprochable. Quelques moments paraissent légèrement trop conscients de leur propre classe, comme si le film savait exactement quand il était beau et tenait à le rappeler. Cette autosatisfaction ponctuelle n’est pas nouvelle dans l’univers de Peaky Blinders. Elle en fait même presque partie. Mais sur grand écran domestique, dans un format long métrage, elle ressort davantage. Cela dit, la maîtrise d’ensemble l’emporte sans peine. Pour qui souhaite comparer les lectures critiques du film, l’analyse des Numériques ou encore la critique d’Écran Large prolongent utilement cette question de style et de fidélité esthétique.
Ce qu’il faut retenir, surtout, c’est que L’Immortel comprend qu’un épilogue de Peaky Blinders ne peut pas être neutre, plat ou purement illustratif. Il doit être chargé, presque tactile, traversé de suie, de pénombre et de musique comme d’un sang noir. C’est précisément dans cette texture que le film retrouve sa noblesse la plus évidente.
Cette réussite formelle prend encore plus de relief lorsqu’elle sert le cœur du film : non plus la seule survie d’un empire, mais l’examen intime d’un homme qui se découvre enfin mortel malgré son surnom de survivant.
Tommy Shelby dans L’Immortel : un anti-héros creusé par la culpabilité, la guerre et l’héritage
Le grand sujet du film, au fond, n’est ni le complot politique ni la mécanique criminelle. C’est l’état intérieur de Tommy Shelby. Depuis les débuts de la série, le personnage avançait comme une machine de contrôle alimentée par un noyau de douleur inguérissable. L’Immortel ne cherche pas à le réinventer artificiellement. Il préfère l’observer à un moment où les méthodes d’hier ne suffisent plus, où la solitude n’a plus le goût du pouvoir mais celui du bilan. Ce déplacement psychologique donne au film sa densité la plus authentique.
Tommy n’est plus ici le stratège triomphant capable de toujours transformer sa vulnérabilité en avantage tactique. Il demeure intelligent, dangereux, habité par une autorité singulière, mais quelque chose s’est fissuré plus profondément. Le retrait du monde, l’écriture d’un livre, les visions, le rapport aux morts et aux absents : tout indique une fatigue spirituelle que la série avait souvent approchée sans la laisser occuper autant d’espace. Le film ose davantage la lenteur et l’intériorité. Il traite enfin Tommy comme un homme obligé de se regarder sans la médiation permanente de son empire.
Cette orientation fonctionne parce qu’elle ne blanchit jamais le personnage. Il ne s’agit pas d’offrir à Tommy une rédemption confortable. Il reste responsable de bien des ruines familiales, conscient d’avoir confondu autorité et protection, calcul et affection. Lorsqu’il admet n’avoir pas été un père mais une forme de gouvernement, le film touche à quelque chose de très juste. En une formule, il résume des années de domination affective, de distance émotionnelle et de verticalité toxique. Voilà pourquoi le motif du retour vers Duke n’est pas seulement scénaristique ; il agit comme la mise à l’épreuve d’un homme qui découvre trop tard le prix de sa propre méthode.
La relation père-fils, cependant, n’est pas exempte de facilité. Certains échanges passent par des archétypes visibles : le fils sans guide, le père absent, le legs empoisonné, la rivalité larvée. Le film aurait gagné à complexifier davantage leur proximité, à laisser exister des nuances moins attendues. Néanmoins, cette relative simplicité est rattrapée par la manière dont l’ensemble relie le conflit intime à un enjeu plus vaste : transmettre un nom, est-ce transmettre une force ou une malédiction ? Toute la dramaturgie de Duke se noue là. Hériter de Tommy Shelby, c’est hériter d’un style, d’une violence, d’une blessure et d’une tentation de toute-puissance.
Le film réussit aussi à rappeler les racines gitanes de la famille sans les réduire entièrement à un folklore décoratif, même si cet aspect n’échappe pas toujours à quelques simplifications. Dans le meilleur des cas, ces éléments rattachent Tommy à une mémoire plus ancienne que ses entreprises criminelles et replacent son identité dans une histoire de persécution, d’errance et d’appartenance. Dans un contexte de guerre totale, ce rappel pèse lourd. Il donne au combat de Tommy une dimension moins narcissique qu’à l’accoutumée. Il ne défend plus seulement son nom ; il répond à une histoire collective qui le dépasse.
Le plus fort reste la cohérence de cette évolution avec ce que la série disait depuis l’origine. Tommy a toujours vécu comme un homme déjà mort, sauvé par accident et condamné à transformer cette survie en empire. L’Immortel pousse cette logique jusqu’à son point de vérité : que devient un survivant lorsque survivre ne suffit plus ? La question irrigue tout le film, y compris dans ses silences. C’est ce qui évite au long métrage de n’être qu’un objet nostalgique. Il veut moins célébrer un héros qu’examiner les conditions de sa persistance. À ce titre, la critique de Numerama sur le retour de Tommy Shelby souligne également cette dimension de lutte intérieure plus que de simple reprise de service.
Le film laisse ainsi une impression tenace : Tommy Shelby n’est jamais plus fascinant que lorsqu’il cesse de se croire invincible. C’est cette faille, ouverte mais jamais complaisante, qui lui redonne ici une profondeur presque neuve.

Cillian Murphy, Barry Keoghan et le casting de Peaky Blinders : L’Immortel portent l’émotion du dernier opus
On pouvait difficilement imaginer L’Immortel tenir debout sans une incarnation hors normes de son personnage principal. De ce point de vue, Cillian Murphy confirme quelque chose de déjà évident mais jamais banal : Tommy Shelby lui appartient avec une intensité presque troublante. Le comédien n’interprète pas seulement un rôle culte, il en maîtrise toutes les vibrations contradictoires. Une rigidité militaire dans la posture, une fatigue à peine contenue dans le souffle, une violence qui peut surgir sans hausse de ton, une mélancolie qui traverse le regard avant même de passer par les mots : tout est là, sans effort apparent.
Ce qui impressionne surtout, c’est la capacité de Murphy à ne pas jouer la simple reprise iconique. Il aurait été facile de reconduire les automatismes les plus célèbres du personnage : la diction, les silences, la froideur souveraine, les éclats d’autorité. Le film lui demande davantage. Il faut montrer un Tommy plus âgé, plus spectral, parfois presque vidé, sans lui retirer son pouvoir de sidération. Murphy y parvient en allégeant le geste plutôt qu’en le surchargeant. Le personnage reste magnétique, mais la magnétisation vient désormais de la fragilité du noyau, pas seulement de la domination exercée sur les autres.
Face à lui, Barry Keoghan s’impose comme un choix de casting très pertinent. L’acteur possède ce mélange d’étrangeté, d’énergie nerveuse et d’opacité qui permet de ne pas être écrasé par un partenaire aussi imposant. Son Duke n’est pas simplement un héritier rebelle ; il est la forme instable d’un avenir possible pour le nom Shelby. Keoghan apporte une tension presque animale à ses scènes, avec une manière de rendre visible le calcul sous l’impulsivité. Le duo fonctionne parce qu’il ne repose pas sur une opposition plate. Entre eux circulent à la fois le rejet, la reconnaissance, l’envie de rupture et la contamination réciproque.
Tim Roth, en nouvel adversaire, apporte pour sa part une présence rugueuse bienvenue. Son personnage n’est pas le méchant le plus inoubliable de l’univers Peaky Blinders, mais il donne de l’épaisseur à la menace politique qui entoure le récit. Roth sait incarner les figures de pouvoir ambiguës, usées, dangereuses parce qu’elles ont l’air de tout connaître des failles humaines. Ici encore, le casting travaille au service d’un monde où les conflits ne se résument pas à des démonstrations de force, mais à des rapports de domination traversés de peur et d’idéologie.
Rebecca Ferguson, elle, hérite d’un personnage plus discutable sur le papier. Kaulo possède une fonction dramatique claire et une présence certaine, mais l’écriture peine parfois à dépasser l’image de la femme mystérieuse, intuitive, presque mythologique, chargée d’accompagner le héros dans ses ténèbres. Ferguson y met suffisamment de trouble et d’autorité pour éviter la caricature totale, sans pouvoir complètement corriger le déficit de nuance du rôle. Le film confirme d’ailleurs l’une des faiblesses récurrentes de la franchise : les personnages féminins sont moins bien servis qu’ils ne le mériteraient. Ada, pourtant précieuse, reste trop en retrait.
Cette limite est regrettable, car elle prive l’épilogue d’une polyphonie émotionnelle plus riche. Dans une œuvre aussi hantée par la famille, la guerre, la transmission et les absences, il aurait été passionnant de laisser davantage de place aux regards féminins sur l’héritage Shelby. À défaut, le film reste dominé par son axe père-fils et par la présence centrale de Tommy, ce qui n’est pas incohérent mais réduit un peu l’ampleur humaine du dernier chapitre.
Malgré cela, l’ensemble des interprètes soutient fermement le film. Pour un point de vue complémentaire sur la réception du casting et de cette tonalité crépusculaire, l’avis de L’Éclaireur Fnac ou encore la lecture de Télérama éclairent bien la réception de ce dernier tour de piste.
La vérité la plus simple demeure pourtant la bonne : tant que Cillian Murphy fixe l’horizon avec cet air de porter à lui seul les décombres d’un siècle, Peaky Blinders conserve son pouvoir d’attraction. Le film l’a compris, et tout gravite autour de cette évidence.
Une fois cette incarnation reconnue, reste à savoir si le récit lui offre une matière à la hauteur, entre tensions politiques, secrets familiaux et fermeture partielle des lignes narratives.

Intrigue, tensions et limites de Peaky Blinders : L’Immortel, entre clôture satisfaisante et faiblesses assumées
Sans dévoiler les virages majeurs du récit, Peaky Blinders : L’Immortel repose sur une structure assez claire : Tommy sort de son retrait pour affronter un danger qui touche à la fois sa lignée, son pays et son propre passé. Le film croise ainsi trois lignes de tension. D’abord une menace politique liée à des réseaux fascistes et à une entreprise de déstabilisation nationale. Ensuite un conflit intime avec Duke, figure d’une succession aussi désirable que redoutable. Enfin, une plongée dans la culpabilité de Tommy, nourrie par les morts, les fautes anciennes et les restes d’une guerre jamais digérée.
Sur le papier, l’ensemble est solide. Le contexte historique élargit le champ du récit, la crise familiale donne un centre émotionnel identifiable et la psychologie du héros assure la continuité avec tout ce que la série avait construit. Dans ses meilleurs moments, le film fait se répondre ces trois niveaux avec efficacité. Un échange tendu peut ainsi résonner à la fois comme une querelle de sang, un duel idéologique et un symptôme du traumatisme ancien. C’est là que l’écriture se montre la plus convaincante : quand elle comprend que chez Tommy Shelby, le politique, le familial et l’intime n’ont jamais cessé de se contaminer.
Pourtant, plusieurs réserves empêchent de parler de réussite totale. La plus évidente concerne l’intrigue liée aux fascistes et au plan économique visant à inonder le pays de fausse monnaie. L’idée n’est pas mauvaise, loin de là. Elle possède même une vraie dimension romanesque et une pertinence historique dans le cadre de la guerre. Mais son traitement paraît parfois secondaire, comme si le film l’utilisait surtout comme moteur extérieur pour ramener Tommy dans l’arène. La menace existe, mais elle manque par instants d’épaisseur organique. On la suit plus qu’on ne la ressent pleinement.
Autre faiblesse, certaines scènes explicatives semblent aller à rebours de ce que Peaky Blinders sait faire de mieux. Le monde de la série a toujours excellé dans l’ellipse, la tension silencieuse, la circulation des non-dits. Ici, quelques dialogues surlignent des enjeux ou des affects que le jeu et la mise en scène auraient suffi à transmettre. Ce n’est pas fréquent au point de dénaturer l’ensemble, mais assez visible pour être noté, surtout dans un film centré sur un personnage dont la puissance tient précisément à son opacité.
La fermeture des arcs narratifs, en revanche, est plutôt bien menée. Le film boucle ce qui doit l’être sans transformer son dernier acte en galerie d’adieux trop appuyée. Il accorde à Tommy un espace de règlement moral plus intéressant que le simple triomphe ou la simple punition. Surtout, il ne ferme pas le monde de manière artificielle. Quelques pistes restent ouvertes, non comme des promesses tapageuses de suite, mais comme le signe qu’un univers aussi vaste ne disparaît jamais complètement avec un seul homme. Cette retenue est bienvenue. Elle évite l’écueil du final verrouillé à double tour comme celui du cliffhanger commercial.
Les fans de longue date y trouveront beaucoup de ce qu’ils aiment : l’allure, la noirceur, la violence rentrée, les confrontations verbales, la mémoire des saisons passées et cette manière unique qu’a la franchise de transformer un traumatisme historique en geste pop. Les nouveaux venus, eux, pourront être séduits par la puissance visuelle et la performance de Murphy, mais risquent de rester à distance d’une partie de la charge émotionnelle. Le film n’est pas totalement autonome. Il se regarde mieux lorsqu’on connaît déjà le poids des noms, des deuils et des silences. Ce n’est pas un défaut absolu pour un épilogue, simplement une réalité.
Au bout du compte, L’Immortel n’est ni la conclusion parfaite ni la sortie par la petite porte que certains redoutaient. C’est un film crépusculaire, souvent très beau, porté par un acteur immense, riche d’idées fortes sur la transmission et les blessures de guerre, mais traversé aussi par des facilités de scénario et des angles morts persistants, notamment du côté des personnages féminins. Pour prolonger cette réception nuancée, la critique du Mag du Ciné ou le regard du Monde permettent de mesurer combien ce film fonctionne surtout comme une élégie plus que comme un simple blockbuster de plateforme.
Le vrai mérite de Peaky Blinders : L’Immortel est peut-être là : accepter que la légende de Tommy Shelby ne pouvait se terminer ni dans la pure exaltation, ni dans la démolition, mais dans une zone intermédiaire faite de beauté noire, de fatigue historique et d’émotion rugueuse.

