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«Les K d’Or» : Premier long-métrage de Jérémy Ferrari, une réussite ou une déception ?

Passer du stand-up au long-métrage relève souvent du grand écart. Avec « Les K d’Or », Jérémy Ferrari s’attaque à cet exercice sans filet, en cumulant écriture, réalisation et interprétation dans une comédie d’aventure à l’humour noir assumé. L’attente était forte autour de ce premier essai au cinéma, tant l’artiste s’est imposé sur scène par une voix singulière, abrasive, volontiers politique, toujours attirée par les zones sensibles.

Le résultat n’a rien d’un simple véhicule pour humoriste populaire. Le film affiche une ambition réelle, un goût du récit, du mouvement et du frottement entre des personnages qui n’étaient pas destinés à se rencontrer. Entre satire, cavale désertique et buddy movie détraqué, « Les K d’Or » cherche un ton personnel. C’est précisément là que se joue le verdict critique : non pas dans la comparaison automatique avec le stand-up de Ferrari, mais dans sa capacité à transformer un univers de scène en proposition de cinéma.

Les K d’Or, premier film de Jérémy Ferrari : un passage au cinéma très observé

« Les K d’Or » est le premier long-métrage de Jérémy Ferrari, et ce simple fait suffisait déjà à en faire un objet de curiosité. Depuis des années, l’humoriste s’est construit une image de franc-tireur, à part dans le paysage comique français. Son humour noir, sa manière d’attaquer des sujets inflammables et son goût pour les angles politiques ont façonné des attentes bien particulières. Lorsqu’un artiste aussi identifié quitte la scène pour le grand écran, la question n’est jamais seulement celle du talent. Elle devient aussi celle du langage. Le cinéma demande une autre respiration, une autre discipline, un autre rapport au temps.

Ce projet a donc été accueilli comme un test grandeur nature. Ferrari n’y avance pas en simple invité. Il s’y engage de front, à la fois derrière et devant la caméra. Cette triple casquette peut impressionner, mais elle expose aussi. Là où un spectacle repose beaucoup sur une présence, un film réclame une architecture complète : rythme, découpage, direction d’acteurs, gestion de l’espace, construction dramatique. Beaucoup d’humoristes s’y sont essayés avec des fortunes diverses. Certains y ont trouvé un terrain d’expansion. D’autres ont découvert que la mécanique du rire ne survit pas toujours au changement de format.

Dans le cas présent, le point de départ est d’autant plus intéressant que Ferrari ne cherche pas la facilité. « Les K d’Or » ne ressemble pas à une succession de sketchs vaguement reliés, ni à une transposition paresseuse de son personnage public. Le film se présente comme une comédie d’aventure avec une coloration satirique nette. Son intrigue entraîne le spectateur vers une quête absurde et dangereuse autour d’un trésor lié à l’héritage de Kadhafi. Rien que l’idée résume l’ambition du projet : mélanger le romanesque, l’irrévérence et un imaginaire géopolitique rarement exploité dans la comédie française grand public.

Ce choix a quelque chose d’audacieux. Il signale une volonté de déplacer les frontières habituelles du rire hexagonal. Là où beaucoup de comédies récentes préfèrent le confort d’un décor familier ou d’une satire sociale très identifiée, Ferrari tente une aventure plus large, plus mobile, presque plus sale dans son énergie. Le désert, les trafics, les groupes armés, les figures marginales : tout cela nourrit une matière plus risquée. C’est aussi ce qui rend le film notable, même lorsqu’il trébuche.

L’autre élément qui a nourri l’attente tient au casting. Laura Felpin et Éric Judor ne sont pas de simples accompagnateurs. Ils incarnent deux traditions comiques différentes. La première travaille à merveille les personnages, les accents, les postures, les contradictions humaines. Le second reste l’un des grands praticiens français du burlesque absurde. En les réunissant, Ferrari compose un triangle de jeu prometteur, capable de déplacer sans cesse le curseur entre farce, tendresse et chaos. Cet assemblage donnait envie, parce qu’il laissait espérer un film moins centré sur une figure unique que sur une dynamique de groupe.

Il faut aussi rappeler que le film arrive dans un moment où le passage d’artistes de scène vers l’écran est regardé avec une exigence accrue. Le public accepte de moins en moins les objets opportunistes. Un premier long-métrage doit désormais justifier son existence autrement que par la notoriété de son auteur. À ce titre, « Les K d’Or » n’est pas sans évoquer certains débuts de cinéastes venus d’autres horizons, lorsqu’ils affrontent l’épreuve du regard critique. Ce déplacement rappelle, dans un autre registre, combien les trajectoires cinématographiques peuvent être fragiles face aux attentes de l’industrie, comme le montre aussi ce regard sur les aléas de l’industrie autour d’un succès contrarié.

Ce premier film devait donc répondre à une double interrogation. Ferrari possède-t-il une vision de cinéma, au-delà de son efficacité d’auteur comique ? Et cette vision peut-elle tenir sur la durée d’un long-métrage sans perdre sa nervosité ? Toute l’analyse du film découle de là. Le plus intéressant, peut-être, est que la réponse n’est ni totalement triomphale ni franchement déceptive. Elle est plus vivante que cela, plus contradictoire aussi, ce qui est souvent le signe des débuts qui comptent.

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Synopsis de Les K d’Or : une comédie d’aventure satirique entre désert, quête absurde et solitude

Le film suit Noé, un homme hanté par une obsession improbable : retrouver l’or supposément disséminé après la chute de Kadhafi, qu’il croit lié à son histoire personnelle. Sa mère lui aurait transmis l’idée qu’il serait le fils caché du dictateur libyen. À partir de ce postulat volontairement excessif, « Les K d’Or » construit une odyssée bancale, semi-fantasmée, traversée par des figures qui semblent d’abord incompatibles. C’est l’un des plaisirs du film : la sensation de voir s’assembler un équipage de fortune plus proche des naufragés que des héros.

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Pour avancer dans sa quête, Noé doit s’allier à Zoulika, ancienne radicalisée fraîchement sortie d’un centre de réinsertion, et à Ryan, quinquagénaire malvoyant inscrit au Marathon des Sables pour personnes en situation de handicap. Le programme est clair : se servir de cette course comme couverture pour traverser discrètement une frontière et atteindre un chef djihadiste susceptible de détenir des informations sur le trésor convoité. Raconté ainsi, le film semble presque irréel. C’est précisément sa force de départ. Il ose un récit que la comédie française explore rarement : un récit qui embrasse à la fois l’aventure, la satire politique et une forme de mélancolie des êtres déplacés.

Le ton mérite d’être souligné. « Les K d’Or » n’est ni une pure farce, ni une simple comédie d’action. Il avance sur une ligne plus instable. Les situations sont absurdes, les dialogues cherchent souvent la percussion comique, mais l’ensemble laisse apparaître une vraie solitude chez ses personnages. Noé est obsédé, Zoulika est imprévisible, Ryan transforme sa fragilité en stratégie. Chacun traîne une forme de décalage avec le monde. À mesure que l’aventure se déploie, ce qui pouvait n’être qu’un assemblage de silhouettes comiques devient un groupe d’exclus qui apprennent à fonctionner ensemble.

Le décor joue un rôle central. Le désert marocain n’est pas seulement un fond d’écran exotique. Il agit comme une machine à révéler. Dans cet espace immense, les failles ressortent, les alliances se forment, les rapports de force se déplacent. Le film gagne alors en ampleur. Cette matière visuelle l’éloigne de nombreuses productions comiques françaises enfermées dans des intérieurs, des bureaux ou des lotissements interchangeables. Ici, les corps avancent, se fatiguent, se perdent, survivent. Cette dimension physique donne au récit une densité appréciable.

La filiation avec certaines comédies d’aventure est visible. On pense à ces films où une mission plus ou moins douteuse sert de moteur à une rencontre humaine imprévue. Pourtant, Ferrari n’imite pas servilement. Il injecte dans cette formule classique des thèmes plus inflammables : l’héritage des dictatures, les impensés occidentaux sur le terrorisme, les identités fabriquées, la rédemption bancale. Le pari est délicat. Il aurait pu tourner au mauvais goût ou à la démonstration. Le film évite assez souvent cet écueil parce qu’il s’intéresse d’abord à la mécanique de groupe, et non à la provocation gratuite.

Cette retenue relative distingue « Les K d’Or » de certaines œuvres plus tapageuses qui prennent des sujets lourds comme prétexte à la surenchère. Ici, la satire passe par le décalage, l’inconfort, le détournement. Cela ne signifie pas que tout est parfaitement dosé. Quelques passages cherchent clairement l’effet. Quelques virages de ton surprennent. Mais il y a, dans cette histoire, une vraie envie de ne pas traiter le public comme un simple consommateur de blagues.

Le synopsis révèle aussi un autre atout : le film semble savoir que son intrigue est folle. Il n’essaie pas de la rendre faussement crédible à tout prix. Il travaille plutôt une logique interne, celle d’un monde légèrement de travers, où les marginaux prennent soudain le centre du cadre. Cet équilibre entre invraisemblance assumée et cohérence émotionnelle est fragile, mais il donne au film son identité. C’est dans cette tension que « Les K d’Or » cesse d’être seulement une curiosité pour devenir une proposition.

Et quand une comédie d’aventure parvient à faire exister un groupe aussi disparate sans réduire chacun à une fonction comique, elle tient déjà quelque chose d’essentiel : la possibilité de faire rire sans déshumaniser.

Cette base narrative appelait naturellement une question décisive : une fois le décor et les personnages installés, la mise en scène est-elle à la hauteur de cette promesse ?

Mise en scène et ambitions de cinéma : Jérémy Ferrari réussit-il son passage derrière la caméra ?

Sur le plan formel, « Les K d’Or » surprend d’abord par son ambition visible. Le film ne donne pas l’impression d’avoir été pensé comme un objet mineur ou comme une simple extension d’une notoriété de scène. Il y a une volonté de cinéma, une attention à l’espace, à l’action, au souffle du récit. Les scènes tournées dans le désert installent immédiatement une échelle qui compte. Les paysages élargissent le film, l’empêchent de se refermer sur son seul concept. Cette ampleur visuelle est l’un de ses arguments les plus solides.

La réalisation cherche régulièrement le mouvement. Courses, confrontations, échappées, séquences plus physiques : tout cela contribue à donner au film un caractère aventureux qui tient davantage du récit de cavale que de la comédie de salon. Ferrari semble avoir compris qu’un premier film doit aussi exister par ce qu’il montre, pas seulement par ce qu’il raconte. Le spectateur a besoin de sentir un monde. Ici, ce monde est parfois chaotique, mais rarement atone.

Cette impression tient aussi à la collaboration avec des techniciens capables d’accompagner l’ambition. Le résultat est soigné, souvent plus que ce que l’on attend d’une première réalisation venue de l’humour. Les scènes d’action ne sont pas bricolées à la va-vite. Elles ont une lisibilité, un sens du placement, parfois même une vraie nervosité. Le film sait alterner moments de tension et respirations comiques sans se désintégrer complètement. C’est loin d’être anodin. Beaucoup de premiers films souffrent d’un défaut de tenue ou d’un montage incapable d’unifier les intentions.

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Tout n’est pas irréprochable pour autant. Le rythme, justement, est à la fois une qualité et une limite. Quand le film avance par collision entre ses personnages, il trouve une énergie singulière. Quand il s’enfonce dans sa mécanique d’intrigue, il devient plus hésitant. Certaines bifurcations alourdissent le trajet. Des informations arrivent de façon moins fluide. Le spectateur suit encore, mais avec une légère sensation de dispersion. C’est le revers classique des projets qui veulent beaucoup embrasser dès le départ. L’ambition nourrit le film, mais elle menace parfois sa clarté.

La direction d’acteurs, elle, s’avère plus convaincante. Ferrari laisse de l’espace à ses partenaires. Ce n’est pas toujours le cas des premiers films portés par une personnalité forte. Ici, le cadre ne sert pas uniquement l’auteur-acteur. Il accueille les variations de jeu, les ruptures de ton, les bizarreries. Cette générosité donne une couleur collective à l’ensemble. Le film gagne ainsi en souplesse. Il accepte d’être traversé par d’autres énergies que celle de son créateur.

Le style visuel ne cherche pas la sophistication démonstrative. Il préfère une efficacité robuste, avec quelques idées de composition qui soulignent l’isolement des personnages dans des décors hostiles. Cela suffit souvent. On sent que Ferrari veut raconter avant de signer. Ce n’est pas un défaut. Au contraire, pour un premier long-métrage, cette priorité accordée à la lisibilité protège le film d’un certain maniérisme. Il y a un désir de spectacle, mais pas de poudre aux yeux permanente.

En revanche, cette relative sobriété laisse parfois affleurer un paradoxe. Le film semble plus audacieux dans son sujet que dans sa grammaire. Son écriture ose le mauvais esprit, les rapprochements inconfortables, les personnages borderline. Sa mise en scène, elle, reste plus classique. Cela peut frustrer ceux qui espéraient une proposition formelle aussi radicale que son humour. Mais cela peut aussi se lire comme un choix de consolidation. Ferrari construit d’abord une base. Il cherche moins le coup de génie visuel que l’efficacité globale.

Ce point est important pour juger l’ensemble. Un premier film n’a pas besoin d’être totalement maîtrisé pour être prometteur. Il doit surtout révéler un regard et une direction. « Les K d’Or » montre clairement que Ferrari ne considère pas le cinéma comme une parenthèse décorative. Il s’y engage avec sérieux, parfois même avec une gravité qui le bride un peu. Pourtant, cette retenue n’annule pas l’essentiel : il y a ici un désir de mise en scène qui dépasse le simple emballage.

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Scénario, dialogues et humour noir : la force du film, mais aussi sa zone de fragilité

Le cœur de « Les K d’Or » se trouve sans doute dans son écriture. C’était attendu, bien sûr, puisque Jérémy Ferrari vient d’un univers où la précision du verbe et le goût de la charge comptent énormément. Le film confirme cette compétence. Les dialogues ont souvent du nerf. Ils savent caractériser rapidement un personnage, installer une tension, relancer une scène par une saillie inattendue. Surtout, ils évitent assez régulièrement le travers de la vanne purement décorative. Ici, l’humour sert le récit plus qu’il ne le parasite.

Cette qualité se voit dans la façon dont le film traite ses thèmes sensibles. Radicalisation, handicap, héritage dictatorial, violence politique : sur le papier, l’ensemble pouvait virer à la provocation facile. Or le scénario choisit un chemin plus fin. Il joue avec les lignes rouges sans constamment les franchir pour le simple plaisir du scandale. Cela ne veut pas dire que tout le monde adhérera. Certains spectateurs pourront juger le dispositif trop risqué. D’autres y verront au contraire une salutaire tentative de sortir la comédie française de ses sécurités. Dans les deux cas, le film a le mérite de provoquer une discussion réelle.

L’originalité de l’intrigue mérite également d’être reconnue. Une chasse au trésor absurde liée à Kadhafi, utilisée comme matrice pour un road movie saharien, cela ne ressemble pas à une commande formatée. Le film possède une fraîcheur narrative. Il n’invente pas le principe du trio dysfonctionnel envoyé dans un environnement hostile, mais il en renouvelle assez le contexte pour éveiller la curiosité. Cette singularité fait du bien dans un paysage où tant de comédies paraissent interchangeables dès leur synopsis.

Pour autant, le scénario n’échappe pas à des problèmes de cohérence. À mesure que l’histoire se complique, certaines articulations deviennent plus floues. Le fil dramatique se tord, s’éparpille, revient sur ses pas. Cela crée parfois une impression d’incohérence, ou du moins de surabondance mal hiérarchisée. Le spectateur comprend l’intention générale, mais peut perdre par moments le détail des enjeux. Là encore, c’est typique des films nourris d’idées nombreuses et d’une envie manifeste d’en donner beaucoup.

Cette densité a un revers. Le récit semble parfois hésiter entre plusieurs identités : comédie d’action, satire géopolitique, portrait d’êtres solitaires, aventure populaire, film de bande. Chacune de ces pistes a de l’intérêt. Leur coexistence est stimulante. Mais elles ne fusionnent pas toujours parfaitement. Le film gagne alors en singularité ce qu’il perd en pure fluidité. C’est le genre de déséquilibre qui pourra séduire certains cinéphiles curieux tout en agaçant ceux qui attendent une mécanique plus impeccable.

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Le travail comique, malgré cela, reste largement efficace. Ferrari connaît le tempo. Il sait qu’un rire ne naît pas seulement d’une phrase, mais d’une situation, d’un décalage, d’une attente contredite. Le film n’empile donc pas les punchlines. Il construit aussi du comique de circonstances, du malaise, des renversements absurdes. Cette variété est précieuse. Elle lui évite de donner l’impression d’un spectacle dialogué plaqué sur des images.

On retrouve là ce qui faisait déjà la force de son univers scénique : une capacité à utiliser le rire comme outil critique. Le film ne se contente pas de divertir. Il regarde les marges, les croyances tordues, les récits de pouvoir, les solitudes modernes. À une époque où la satire filmée peut vite devenir lourde ou démonstrative, cette approche mérite d’être saluée. Pour ceux qui s’intéressent à la façon dont une œuvre peut mêler regard social et efficacité narrative, il est toujours éclairant de comparer des objets très différents, par exemple l’analyse consacrée à un film français qui a marqué la critique récente ou encore cette autre critique centrée sur les mécanismes d’écriture et de tension.

Au fond, « Les K d’Or » réussit quelque chose de rare pour un coup d’essai : il donne envie de discuter son écriture scène par scène. Ses failles sont visibles, parfois nettes, mais elles appartiennent à un film qui tente. Et entre un scénario trop prudent et un scénario qui déborde, le second laisse souvent des traces plus durables. Le film convainc moins par sa perfection que par son appétit.

Reste alors à savoir si cet appétit trouve des interprètes capables de l’incarner pleinement à l’écran, au-delà des intentions d’écriture.

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Acteurs, réception critique et place du film dans la carrière de Jérémy Ferrari

Si « Les K d’Or » tient aussi bien malgré ses irrégularités, c’est en grande partie grâce à son trio central. Laura Felpin s’y impose avec une évidence remarquable. Son personnage de Zoulika concentre une part importante de l’énergie du film. L’actrice lui donne une allure à la fois imprévisible, drôle et étrangement touchante. Elle évite le piège du simple numéro. Derrière l’accent, les emballements et les postures, il y a une présence. Zoulika n’est pas réduite à une bizarrerie narrative. Elle devient un véritable moteur affectif et comique.

Éric Judor, de son côté, apporte ce que le cinéma français utilise encore trop rarement à sa juste valeur : une science du décalage qui ne force jamais son effet. Son Ryan, malvoyant, rusé, maladroit et parfois bouleversant, rappelle combien Judor sait faire exister des personnages flottants, pas tout à fait fiables, mais profondément humains. Son registre burlesque enrichit le film. Il ouvre des respirations inattendues et crée un contrepoint précieux à la noirceur potentielle de certains thèmes.

Quant à Jérémy Ferrari, le constat est plus nuancé. Comme auteur, il structure une grande partie de la singularité du projet. Comme acteur, il paraît en retrait. Son Noé ressemble parfois à une figure plus fonctionnelle qu’incarnée, un héros bourru chargé de porter l’ossature du récit pendant que les autres en animent les contours. Ce n’est pas un naufrage, loin de là. Il sait tenir une scène, notamment dans les moments physiques. Sa présence corporelle a même quelque chose de cohérent avec ce personnage tendu, crispé, lancé dans une obsession qui le dépasse. Mais il semble moins libre dans le jeu que dans l’écriture.

Ce décalage produit un effet paradoxal. L’auteur du film en devient presque le centre le moins flamboyant. Ses partenaires lui volent volontiers la lumière. Cela pourrait être perçu comme une faiblesse narcissiquement problématique dans un autre projet. Ici, c’est presque un signe de maturité. Le film accepte que son créateur ne soit pas systématiquement le plus drôle à l’écran. Il y a dans ce choix implicite une forme d’intelligence collective.

Un élément plus émouvant entoure aussi la fabrication du film : le rôle de Ryan avait d’abord été imaginé pour Guillaume Bats, proche de Ferrari, disparu brutalement en 2023. Cette réécriture forcée donne au personnage une résonance particulière. Sans appuyer lourdement cet arrière-plan, le film porte quelque chose de cette absence. Cela n’explique pas tout, mais cela ajoute une dimension humaine à l’entreprise, loin du simple produit calibré.

La réception, elle, reflète assez bien la nature du film. Les retours favorables saluent surtout son audace, son ambition de cinéma, son trio d’acteurs et sa capacité à faire coexister humour noir et aventure. Beaucoup soulignent qu’il s’agit d’un premier long-métrage étonnamment solide, visuellement généreux, plus pensé qu’attendu. Les réserves reviennent, elles, sur une intrigue qui se perd parfois, un certain manque de maîtrise formelle dans la durée, et un personnage principal moins marquant que ses acolytes. Cette polarisation modérée est logique. Le film n’est pas lisse. Il ne se consomme pas sans réaction.

Du côté du public, il y a de fortes chances que les amateurs de l’univers de Ferrari y retrouvent son goût du politiquement explosif, son rythme et sa noirceur comique. Ceux qui attendent une pure machine à gags pourraient être surpris par la place accordée à l’aventure et à la narration. Ceux qui redoutent un pensum prétentieux découvriront au contraire un film souvent généreux, traversé par une vraie envie de divertir. Le plus intéressant est peut-être là : « Les K d’Or » ne se laisse pas résumer à un simple oui ou non.

Alors, réussite ou déception ? Le verdict le plus juste tient sans doute dans cette formule : un premier film imparfait, ambitieux, vivant, parfois bancal, mais nettement plus réussi que raté. Il ne signe pas l’arrivée d’un cinéaste pleinement accompli. Il marque plutôt l’apparition d’un auteur-réalisateur qui a quelque chose à tenter dans ce médium, à condition d’affiner encore sa maîtrise narrative et de trouver une place plus juste pour lui-même à l’écran. En matière de carrière, c’est loin d’être négligeable. Certains premiers films ferment des portes. Celui-ci en ouvre.

Léa Duval
Léa Duval
Depuis l’adolescence, Léa écume les salles obscures, carnet en main. Après un master en journalisme culturel, elle a travaillé pour plusieurs magazines spécialisés. Son regard aiguisé et sa sensibilité artistique lui permettent d’analyser les tendances du cinéma français et international.

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