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L’intermédiaire : un bon thriller… sauf sa fin

L’Intermédiaire, nouveau thriller paranoïaque de David Mackenzie, se présente comme un objet de cinéma fascinant, tendu, presque rétro dans son esthétique. Porté par la présence contenue de Riz Ahmed et par une idée de mise en scène centrée sur un service de relais téléphonique, le film déroule une mécanique de tension presque clinique, qui réactive le souvenir des classiques des années 1970. Pourtant, derrière ce vernis élégant, une impression tenace s’impose : celle d’un film qui promet beaucoup, qui captive longtemps, mais dont le final déstabilisant sabote en partie les ambitions. Le spectateur se retrouve alors partagé entre l’admiration pour l’exercice de style et la frustration d’un dénouement jugé artificiel.

Situé à New York, le récit suit Ash, “réparateur” spécialisé dans la négociation de pots-de-vin entre entreprises corrompues et lanceurs d’alerte, et Sarah, ingénieure en biotechnologie prête à dévoiler un scandale sur des cultures génétiquement modifiées. L’intrigue s’organise autour de règles, de protocoles de sécurité, de pseudonymes, de conversations filtrées par un service destiné à l’origine aux personnes sourdes. Chaque communication devient un champ de mines narratif. Tout semble en place pour un grand film de conspiration contemporaine, dans la lignée d’autres thrillers récents centrés sur le pouvoir et la manipulation. Mais au moment où la tension devrait culminer, le récit bifurque vers un retournement qui change la nature même de ce qui a précédé, au risque de rompre le pacte tacite passé avec le public.

L’Intermédiaire : un thriller parano qui revisite les années 1970

L’attrait immédiat de L’Intermédiaire réside dans son inscription assumée dans la tradition du thriller paranoïaque. David Mackenzie et le scénariste Justin Piasecki convoquent tout un imaginaire cinéphile : bureaux anonymes aux parois vitrées, micros dissimulés, conversations interceptées, silhouettes filmées à distance dans une ville indifférente. Les références à des œuvres comme “Conversation secrète” ou “Les Trois jours du Condor” ne sont pas dissimulées, mais digérées, au point que le film semble parfois dialoguer directement avec ces grands aînés.

Le dispositif central – un service de relais téléphonique conçu pour permettre aux personnes sourdes de communiquer via des opérateurs – offre à Mackenzie un terrain de jeu presque théâtral. À chaque appel, trois personnes sont impliquées : Ash, le client ou la partie adverse, et l’opérateur qui répète, traduit, module. Ce principe transforme de simples échanges en séquences de tension pure, où le moindre silence, le moindre changement de rythme vocal peut signaler une trahison ou une surveillance. Ce choix esthétique rappelle la précision sonore d’un film comme “The Conversation”, tout en lui donnant un écho contemporain, à l’ère des plateformes, de la surveillance de masse et des communications cryptées.

Dans ce contexte, l’ancrage new-yorkais n’est pas anodin. Les rues filmées comme des corridors de verre, les open spaces impersonnels, les halls d’immeubles privés de chaleur humaine renvoient à une métropole où les individus sont noyés dans un système opaque. La ville devient le prolongement de l’état psychologique d’Ash : un espace ultra-organisé, efficient, mais sans véritable intimité. D’autres œuvres récentes, qu’il s’agisse du thriller horrifique “Black Phone” et son jeu sur le téléphone comme vecteur de peur ou des séries dystopiques comme “Chien 51”, partagent ce même intérêt pour les technologies du quotidien transformées en instruments de contrôle.

Ce qui distingue L’Intermédiaire, c’est la façon dont la mise en scène emprunte à la fois aux années 1970 et à notre présent hyperconnecté. Les plans sont souvent fixes, cadrés avec une rigueur presque clinique, mais les interfaces numériques, encadrées par des graphismes minimalistes, rappellent la froideur des interfaces que chacun manipule chaque jour. Cette hybridation donne au film une tonalité singulière : ni pastiche rétro ni fable futuriste, mais un pont entre deux époques de méfiance généralisée. Les spectateurs familiers des mondes cloisonnés de séries comme “Silo” retrouveront ici ce même sentiment d’étouffement feutré.

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Cette fidélité au code du thriller parano, doublée d’une relecture contemporaine, donne au film sa densité et son pouvoir de fascination. C’est précisément parce que le cadre est si bien installé que le choix du twist final suscite un tel débat, voire un tel rejet, parmi les amateurs du genre.

L'intermédiaire : un thriller captivant qui maintient le suspense, mais une fin qui déçoit par son manque d'impact.

Un héros “réparateur” pris au piège de son propre système

Le personnage d’Ash, interprété par Riz Ahmed, incarne l’archétype du professionnel invisible, rouage indispensable mais inconnu d’un système corrompu. “Réparateur” spécialisé dans la négociation de pots-de-vin, il ne prend pas parti : il monnaye le silence et la discrétion. Ses règles sont strictes, presque rituelles : anonymat absolu, contacts filtrés, déplacements millimétrés, dépendance totale au service de relais. Ce cadre méthodique oppose une résistance intéressante à la montée de la paranoïa, car Ash se croit protégé par ses propres procédures.

Peu à peu, le récit fissure cette façade. Les regards fuyants d’Ash, ses hésitations infinitésimales lors des appels, la manière dont il observe ceux qui l’entourent, tout signale une prise de conscience progressive : ce qu’il présente comme une neutralité professionnelle n’est qu’une forme de compromission. La rencontre – d’abord vocale, puis physique – avec Sarah agit comme un révélateur. Elle, ancienne ingénieure en biotechnologie, porte sur la conscience la charge d’avoir travaillé pour une entreprise qui manipule des cultures génétiquement modifiées en masquant les risques. Lui, en négociant le retour des documents volés, participe à l’enterrement d’un scandale.

Cette dynamique rappelle certains anti-héros contemporains, notamment ceux des thrillers politiques ou des séries centrées sur la corruption systémique. À certains égards, Ash se rapproche de ces protagonistes ambigus que l’on retrouve dans des œuvres examinant les dérives institutionnelles, à l’image des personnages tourmentés explorés dans des films comme “Tu ne tueras point” et ses suites spirituelles, où la morale individuelle se heurte à des intérêts supérieurs. L’arc d’Ash, toutefois, s’inscrit davantage dans une lente déconstruction de son sentiment de contrôle que dans un grand geste héroïque.

C’est précisément cette trajectoire patiemment construite qui contraste avec la résolution choisie par le film. Alors que tout semblait se diriger vers une prise de position nette du personnage, peut-être au prix de son anonymat, le twist final réoriente la lecture du parcours d’Ash et redéfinit son rôle dans la conspiration. Certains spectateurs y verront un commentaire acerbe sur l’impossibilité de s’extraire de structures tentaculaires. D’autres y liront un reniement de l’évolution intime amorcée chez ce “réparateur” devenu, le temps d’un récit, plus qu’un simple intermédiaire.

Sarah, la lanceuse d’alerte sous-exploitée et la romance sacrifiée

Au cœur de l’intrigue, le personnage de Sarah Grant aurait pu devenir l’ancrage émotionnel du film. Ancienne employée d’une société de biotechnologie, elle s’empare de documents sensibles révélant un scandale lié à des blés génétiquement modifiés, avant de céder sous la pression, cherchant une voie de sortie en restituant ces preuves par l’intermédiaire d’un tiers. Tout dans son parcours évoque les figures contemporaines de lanceurs d’alerte, confrontés à des forces économiques et juridiques colossales, mais le film ne lui accorde qu’une présence partielle, presque fonctionnelle.

Interprétée par Lily James, Sarah apparaît souvent à travers la médiation des appels : sa voix, ses hésitations, ses demandes de garanties. Cette distance peut être vue comme un choix cohérent, soulignant l’isolement des informateurs et la fragmentation de leur identité. Cependant, lorsque le récit amorce l’ombre d’une connexion plus intime entre Sarah et Ash, l’écriture semble hésiter. La relation esquissée entre eux pourrait offrir une respiration au sein de la mécanique glacée du chantage et des négociations, mais elle reste en suspens, comme si le film craignait de mêler trop visiblement sentiment et tension politique.

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La conséquence est double. D’un côté, le spectateur s’attache moins à Sarah qu’à Ash, alors même que son geste – le vol de documents – constitue le moteur moral de l’histoire. De l’autre, la romance naissante suggérée entre les deux personnages finit par paraître sacrifiable, ce que confirme le fameux plot-twist. Ce basculement jette par la fenêtre la possibilité d’explorer en profondeur le sentiment de trahison, la confiance brisée et la culpabilité partagée qui auraient pu naître de leur lien. Là où certains thrillers récents, de “Gone Girl” à des œuvres plus intimistes comme “Une nature sauvage”, tirent une grande partie de leur force de la complexité des relations intimes, L’Intermédiaire semble choisir la voie de la froideur calculée.

Ce traitement en demi-teinte contraste aussi avec l’évolution du paysage contemporain des fictions sur les lanceurs d’alerte. Des séries de science-fiction comme “Pluribus” questionnent de front la dimension humaine du sacrifice, en mettant en scène des personnages bouleversés par le poids de ce qu’ils révèlent. Dans le film de Mackenzie, Sarah reste en grande partie un vecteur dramatique, davantage qu’une protagoniste pleinement habitée, ce qui affaiblit l’impact émotionnel du récit au moment où tout s’effondre.

Cette sous-exploitation éclaire la frustration de nombreux spectateurs face au twist final. Si Sarah avait été plus profondément caractérisée, si la relation avec Ash avait été davantage développée, la révélation ultime aurait pu être vécue comme une tragédie intime, plutôt que comme une simple pirouette narrative. Autrement dit, ce n’est pas uniquement ce que le film raconte qui pose problème, mais ce qu’il choisit de ne pas creuser, en particulier dans sa dimension relationnelle.

un thriller captivant qui maintient le suspense, mais une fin qui déçoit par son manque d'impact.

Une mise en scène élégante mais trop formaliste pour emporter l’adhésion

Sur le plan strictement formel, L’Intermédiaire impressionne d’emblée. David Mackenzie orchestre des séquences de tension où chaque geste semble minuté. Les déplacements d’Ash, le ballet discret des opérateurs du service de relais, les regards échangés dans les halls d’immeubles de Manhattan composent une chorégraphie de la suspicion. La première moitié du film joue habilement sur la gradation du danger : quelques anomalies dans les conversations, des coïncidences troublantes, la sensation que les règles qui protègent le protagoniste sont en train de se retourner contre lui.

L’une des séquences les plus commentées, celle de l’aéroport, illustre bien cette approche. Tout y repose sur une urgence administrative : vérifications d’identité, contrôles, procédures peu familières au public français. La rapidité de la scène, pensée pour refléter la pression du moment, renforce la confusion ressentie, au point de perdre parfois certains spectateurs. Cette décision de mise en scène assume de privilégier le chaos ressenti par le personnage plutôt que la clarté didactique. Le pari est audacieux, mais participe à l’image plus large d’un film qui, par endroits, mise davantage sur la forme que sur la compréhension immédiate.

À mesure que le récit avance, cette dimension formaliste devient plus évidente. La photographie glacée, les intérieurs aseptisés, la bande-son discrète mais omniprésente participent à créer un climat de menace diffuse, sans toutefois toujours réussir à générer une réelle empathie. Mackenzie semble fasciné par le dispositif – ce monde d’intermédiaires, de voix relayées, de couches successives de médiation – au point de parfois délaisser la chair des personnages. On songe à d’autres œuvres récentes où le souci esthétique frôle le maniérisme, comme certains thrillers stylisés analysés dans des études telles que l’analyse d’“Évanouis Weapons”, qui interrogeait déjà la frontière entre virtuosité et froideur.

Ce choix pourrait séduire un public friand d’ambiances calculées au millimètre, dans la lignée de certains succès de plateformes, à l’image d’univers sériels où la forme et la nostalgie jouent un rôle central. Cependant, appliqué à un thriller qui prétend aussi raconter une histoire de corruption et de courage, il crée une tension interne : faut-il privilégier la beauté glacée de l’image ou l’intensité émotionnelle du vécu des personnages ? L’Intermédiaire tente de concilier les deux, mais bascule progressivement du côté de l’exercice de style, notamment dans un troisième acte où les poursuites et les rebondissements semblent plus génériques que véritablement organiques.

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Au final, la mise en scène reste mémorable pour ses trouvailles de mise en tension – ces multiples scènes de conversation relayée qui transforment un simple appel en duel psychologique –, mais peine à évoluer au rythme des enjeux dramatiques. La sophistication de l’emballage surplombe parfois le cœur du récit, préparant, malgré elle, le terrain à un twist qui apparaît davantage comme une prouesse intellectuelle que comme la conclusion naturelle d’un parcours humain.

Un twist final qui divise : quand le thriller trahit son propre pacte

Tout au long de L’Intermédiaire, le spectateur croit suivre un chemin relativement balisé : celui d’un homme qui, en vivant de la corruption, commence à en percevoir le coût moral, au contact d’une femme prête à risquer sa vie pour exposer la vérité. Les règles strictes d’Ash, son anonymat quasi-monacal, les tentatives désespérées de Sarah pour sortir d’un engrenage oppressant, tout converge vers l’idée d’un choix irrévocable à faire. Va-t-il la protéger ? Va-t-il livrer les documents ? L’éthique personnelle va-t-elle enfin supplanter le cynisme professionnel ?

Le plot-twist final rebat les cartes de manière brutale. Sans dévoiler le détail du retournement, disons simplement qu’il recontextualise la position d’Ash et, par ricochet, la signification de ses actes tout au long du film. L’intention semble claire : renverser les attentes pour montrer que, dans un système gangrené, même ceux que l’on imaginait en voie de rédemption restent pris dans des logiques complexes, voire inavouables. Sur le papier, ce geste s’inscrit dans une tradition du thriller contemporain où la confiance du spectateur est volontairement trahie pour souligner la noirceur du réel.

Le problème tient à la cohérence émotionnelle de ce choix. Une fois la révélation passée, il devient difficile de raccorder certains moments intimes, certaines nuances de jeu de Riz Ahmed, avec la nouvelle lecture imposée par le scénario. Cette dissonance nourrit l’impression que la fin appartient à un autre film, plus cynique, moins intéressé par la transformation intérieure que par le coup d’éclat scénaristique. L’attachement construit envers certains personnages se délite alors en quelques minutes, et la relation esquissée avec Sarah perd rétrospectivement son importance.

Ce type de renversement est loin d’être isolé dans le paysage du thriller. De nombreux films récents, notamment sur les plateformes, cherchent à surprendre à tout prix, quitte à sacrifier la continuité logique du récit. Des œuvres comme “A House of Dynamite” sur Netflix assument pleinement ce goût du twist permanent, au risque d’anesthésier le public. Dans le cas de L’Intermédiaire, la frustration est d’autant plus marquée que le film, jusque-là, avait privilégié une tension plus feutrée, plus progressive, laissant espérer un aboutissement à la hauteur de cette montée en puissance.

Il en résulte un sentiment paradoxal : la surprise fonctionne, le spectateur est pris à revers, mais la signification profonde de ce retournement reste en suspens. S’agit-il de montrer que nul ne peut réellement se laver les mains dans un système capitaliste corrompu ? De dénoncer l’illusion même de la figure du lanceur d’alerte comme héros pur ? Ou bien simplement d’offrir un frisson final, une signature destinée à distinguer le film dans un marché saturé ? L’absence de véritable travail sur les conséquences émotionnelles de cette révélation, notamment le ressentiment, la colère, la désillusion des personnages, laisse ces questions sans réponse claire.

Pour beaucoup, L’Intermédiaire demeure ainsi un “bon thriller… sauf sa fin” : une expérience captivante, tenue, parfois brillante dans sa forme, mais marquée par un dernier acte qui rompt le pacte implicite passé avec le spectateur. Ce qui aurait pu devenir un jalon majeur du thriller paranoïaque contemporain rejoint alors la catégorie de ces films dont on se souvient surtout pour le goût d’inachevé qu’ils laissent derrière eux, à l’image de certaines productions récentes qui privilégient la surprise instantanée à la persistance émotionnelle, même lorsque l’univers est aussi travaillé que dans des fictions dystopiques telles que “Chien 51”.

Léa Duval
Léa Duval
Depuis l’adolescence, Léa écume les salles obscures, carnet en main. Après un master en journalisme culturel, elle a travaillé pour plusieurs magazines spécialisés. Son regard aiguisé et sa sensibilité artistique lui permettent d’analyser les tendances du cinéma français et international.

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